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Chapitre 5
No.5
Nombre de mots : 1548    |    Mis à jour : 30/12/2021

Elle en remplit un hanap. Le liquide était d’un rouge écarlate et il avait un goût salé et métallique. Elle absorba son contenu à petites gorgées, en appréciant le fumet et la saveur qui en émanait. Comme à chaque fois qu’elle terminait de s’en sustenter, elle se sentit débordante de vitalité et d’énergie.

Lorsqu’elle reposa le hanap doré sur le plateau. Elle remarqua la tapisserie qui pendait au mur. C’était bizarre, elle habitait ce palais depuis… Depuis combien de temps au fait ? Pourtant elle ne se souvenait pas de l’avoir déjà décelé précédemment. Il s’agissait d’une représentation de la dernière cène et de Jésus partageant le vin, symbole de son sang de vie éternelle, avec ses douze disciples. Étonnamment, elle ne put s’empêcher de faire un rapprochement avec l’étrange liquide dont on l’abreuvait quotidiennement. Elle haussa les épaules, elle se faisait des idées sans aucun doute.

Elle commença donc à s’apprêter pour son rendez-vous nocturne… Bon sang ! Un rendez-vous, elle avait pensé au mot rendez-vous. Elle n’en revenait pas… Dieu du ciel, le pouvait-elle ? Ne devait-elle point se faire chaperonner ? Non, après tout, elle était veuve. Bien que jeune encore, elle n’était plus une pucelle12dépendante des humeurs et volontés paternelles. Elle irait donc, sans se faire accompagner de quiconque.

Elle passa un temps certain devant sa garde-robe à sortir ses tenues les unes après les autres sans trop savoir laquelle conviendrait le mieux pour cette occasion. Une robe rouge, non, c’était par trop indécent, licencieux, voire incendiaire. Le rouge était la couleur associée à la luxure féminine. Une robe bleue en ce cas ? Non, hier déjà elle portait cette tenue, elle ne devait point donner l’impression d’être démunie.

Finalement, elle adopta sa tenue argentée, couleur de la lune qui avait présidé à leur rencontre. Elle pensa que cela serait de bon augure pour sa soirée. Évidemment, elle aurait dû y songer immédiatement, se costumer en astre nocturne pour illuminer dans la nuit. Elle se coiffa ensuite avec soin, avant de se poser sur la tête un diadème argenté en guise de parure. Le choix était-il judicieux ? Après tout, ayant été mariée, elle aurait dû porter plutôt un hennin ou, pour le moins, une coiffe dissimulant sa chevelure. Comme néanmoins son veuvage faisait d’elle une femme libre, elle estima qu’elle pouvait bien jouer la damoiselle et paraître en cheveux. Ensuite, un collier de diamants, innovation de la fin de la première moitié de son quinzième siècle, vint habiller son cou gracile. Pour donner la touche ultime à son apparence, elle ceignit sa taille d’une ceinture dorée soutenant une aumônière en brocard de la même couleur. L’ustensile avait également le mérite de souligner ses formes ; garantie de future maternité, un attrait féminin indispensable pour son époque. Elle chaussa enfin ses pantoufles de vair. Alors, expirant un bon coup, elle se sentit prête.

Pour éviter toutes questions embarrassantes de son père ou de sa sœur, elle s’éclipsa par une porte de service. Elle avait réussi sa sortie secrète et s’enfonça dans la nuit sans se retourner.

Elle atteignit son objectif, son fidèle banc de pierre, une grosse demi-heure avant l’heure dite. Elle se mit à attendre avec une certaine impatience dans ce paysage familier qu’elle semblait pourtant redécouvrir cette nuit.

Les histoires colportées par messire Damon avaient jeté le trouble dans son esprit. Elle était anxieuse en longeant les pierres tombales. Elle avait l’impression que celles-ci s’ouvriraient soudain devant elles, crachant une légion de zombies qui viendraient lui picorer les méninges.

Les chauves-souris qui virevoltaient au-dessus d’elle semblaient lui susurrer Vampire, Vampire, Vampire… Elle commença à trembler un peu et ce n’était point de froid. D’ailleurs, elle réalisa soudain que d’aussi loin qu’elle se souvenait… elle n’avait jamais eu froid.

Ses peurs reprenant le dessus dans les entrechats de ses pensées, elle crut même, pendant un court instant, apercevoir devant l’entrée du cimetière une grande bête noire aux iris jaunes, une sorte de loup gigantesque. Elle ferma les yeux, se frotta les paupières, et, lorsqu’elle regarda à nouveau, elle ne vit plus rien de suspect. Elle avait dû rêver, ou plutôt, cauchemarder.

Enfin, son cœur se mit à battre à tout rompre lorsqu’elle l’aperçut entrer dans la nécropole une quinzaine de minutes plus tard. Damon ! Il était là. Comme il était beau. Comme il était souriant. Mais plus encore, comme il lui donnait l’impression que pour la seconde fois consécutive, elle vivait une

nuit différente de toutes celles qui avaient précédé et dont elle avait perdu le compte.

Il éclairait son chemin à l’aide de sa torche magique. Elle ne l’avait pas entendu prononcer de formule de commande cette fois. Suivant le cercle de lumière qui se balançait, tantôt au sol, tantôt sur les pierres tombales et autres gisants, le jeune homme se rapprochait du banc où, fébrile, mais soucieuse de le dissimuler, Mircea l’attendait. Lorsqu’il ne fut qu’à deux pas d’elle, elle se releva. Aussitôt, Damien, à moins que ce ne fût Damon, mit un genou au sol et la salua courtoisement :

— Noble princesse, je suis votre serviteur. Oncques ne vit sur terre et sous les cieux étoilés, plus gracieuse, noble et belle dame que vous… Cette tirade vous a-t-elle plu, gente dame ?

— Diantre, chevalier, je vous ouï parfaitement cette nuit.

— Quelques lectures sur internet et le tour est joué.

— À Dieu ne plaise, votre langue châtiée n’a guère duré.

— Oups, j’en suis fort… marri, c’est cela marri.

— Ne le soyez point… Je suis bien esbaudie de ces efforts que vous faites pour me complaire. Grâce vous en soit rendue.

— En vérité, vous complaire ne requiert nulle peine. Je n’ai qu’à laisser parler mon cœur et tout me semble soudain aisé. Votre costume est magnifique. Combien donc avez-vous de tenues médiévales ?

— Combien de robes, de cottes et de chainses ? Ma foi, je ne sais. Mon père fut un grand seigneur avant de devoir prendre le chemin de l’exil. Il a couvert mes sœurs et moi-même de moult richesses, bijoux, fourrures et soieries.

— Wôw, un prince en exil… On dirait un titre de roman, de chanson ou de film. Donc je ne m’étais point trompé, tu es bien une princesse.

— Un film ? Je ne sais ce que c’est… Vous m’en avez déjà parlé hier, ce me semble. Un roman ? Mais mon père n’est point un goupil13. Une chanson ? De geste en ce cas. Mais vous, Damon, qui donc êtes-vous finalement, un chevalier, un sorcier ou un nécromancien ?

— Un nécrom… Ah oui, cette pensée te vient sans doute à cause de ma fan attitude envers les vampires. Trop cool cette idée, ouais je devrais y songer pour notre prochain jeu de rôle… Un nécromancien.

— Messire, il me semble que vous errez à nouveau.

— Ma princesse, laissez-moi baiser vos mains pour vous montrer mon allégeance.

Elle lui tendit sa dextre et Damon approcha ses lèvres de sa peau en l’effleurant à peine. Elle avait la preuve que son livre, qui portait le titre incompréhensible d’internet, lui avait été de bons conseils. Après un si digne hommage, elle ne pouvait que répondre :

— Relevez-vous Chevalier et veuillez prendre place ensuite à mes côtés sur ce siège.

Ils restèrent ainsi un instant, côte à côte, et silencieux, à contempler la voûte céleste étoilée. Damon se lassa le premier de ce mutisme qui devenait oppressant et posa la question qui le taraudait depuis la nuit précédente :

— Basarab… J’ai fait des recherches, c’est le nom de famille du vrai Dracula… Tu m’as bien eu hier en prétendant ne rien savoir des vampires, alors même, que tu as choisis en guise de pseudo le plus célèbre d’entre eux.

— Mon père n’est ni un faux14ni un vampire, messire Damon. Que me chantez-vous là ? Je suis bien la dernière des enfants de Vlad Basarab, chassé du trône de Valachie en 1476 et réfugié ici dans le royaume de Naples et d’Aragon, auprès de sa fille Mariah, ma sœur la plus âgée.

— OK, je ne voulais pas te fâcher… Je m’excuse, j’ai cru que tu essayais de combiner gentiment nos deux univers. Je n’avais pas capté que tu avais par hasard choisi d’incarner une princesse venue de l’est.

— Je ne suis point irritée… J’en suis juste à me demander pourquoi, diantre, la conversation finit toujours par revenir à ces créatures diaboliques que chez nous on nomme plutôt Strygoï.

— Je te promets d’au moins essayer de ne plus t’en parler cette nuit.

— Je ne sais pas pourquoi. Mais chaque fois que je pense à ces êtres, j’ai des nausées et une migraine horrible.

— Parle-moi de toi et de ta famille, ma petite princesse lunaire…

Elle préférait cela. Quoique… quand elle se mit à raconter son histoire, elle releva elle-même des incohérences qui la firent douter de sa véracité. Son père était né en 1431 et pourtant il ne paraissait aucunement avoir soixante ans passés, quarante, tout au plus… Et si ? Non, c’était impossible ! Les vampires n’étaient que des créatures mythiques. Finalement, si Damon lui permettait d’exister, il la faisait aussi s’angoisser. Elle en vint même à se demander, s’il était sain pour elle, et sa santé mentale, de poursuivre cette relation.

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