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Les amants d'outre-temps - Tome 2

Les amants d'outre-temps - Tome 2

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Chapitre 1
No.1
Nombre de mots : 1201    |    Mis à jour : 30/12/2021

Chapitre 1Une rencontre insolite

La nuit napolitaine était douce, comparée à la touffeur du jour, en ce mois estival de juillet. Le ciel, peu couvert, formait un dais somptueux, tissé de soie noire, ponctué d’une myriade de points lumineux se rassemblant en constellations plus ou moins évocatrices pour qui savait rêver en se perdant dans leur contemplation. La lune, pleine, souriait aux habitants de la baie enchanteresse. Non loin du Parco Archeologico Sommerso di Baia, dans un vieux cimetière isolé adossé à une église romane, les alignements de croix en granit conduisaient les rares visiteurs devant le spectacle de duel de gisants ou de rangées d’altiers tombeaux richement sculptés. Au cœur de ce jardin de pierres, on n’entendait guère que les échos lointains du ressac de la méditerranée venant se fracasser contre les rochers volcaniques crachés par le Vésuve au cours des siècles.

Mircea aimait par-dessus tout cette ambiance de quasi-silence monacal incitant au recueillement et de solitude absolue. Elle y retrouvait le reflet de ses propres sentiments et de son humeur constante.

En apparence, cette jeune fille était de constitution frêle et de taille menue. Son visage formait un demi-ovale parfait au menton presque effacé. Son nez fin, légèrement retroussé, soulignait le tracé de ses lèvres pulpeuses d’un rouge écarlate. Un rouge qui attirait d’autant plus le regard qu’il tranchait vivement avec sa peau blanche, tellement laiteuse qu’elle semblait diaphane. Sa chevelure, simplement ornée d’un serre-tête de tissu et de perles qui se prolongeait par un léger voile de mousseline, était noire comme les plumes d’une corneille, et dévalait en cascade de boucles anglaises jusqu’aux hanches étroites de la jeune femme. Celle-ci était chaussée de fines pantoufles de vair, d’une chainse1immaculée et par-dessus cette dernière d’une robe à tassel2dont les nuances de cobalt rappelaient celles des yeux de sa jolie propriétaire. N’évoquer que la couleur de la vêture serait faire injure envers la qualité de l’œuvre du maître artisan drapier qui en était l’auteur. Car ce tissu azuré était brodé sur toute sa surface de motifs floraux à l’aide de fils d’argent. Les manches, ainsi que l’encolure en V et l’ourlet du vêtement, se paraient de fourrures noires. Sur ses hanches reposait une fine ceinture en cuir dont une extrémité redescendait entre ses jambes élancées, presque jusqu’au rebord de ladite fourrure. Accrochée à cet élégant baudrier pendait une superbe aumônière en brocart armorié sur laquelle quelques perles aux couleurs de la sorgue3étaient cousues à l’aide de fils d’or.

S’il n’y avait eu le cadre lugubre et les ténèbres de la nuit, une fillette qui serait passée par-là aurait sans nul doute songé avoir croisé Blanche Neige après son mariage avec le prince charmant ; ou plutôt, vu les yeux humides et l’air désespéré de la donzelle, après son veuvage. Toutefois, les fillettes ignorent que l’histoire ne se termine pas toujours par : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ! » Leurs parents les en préservent soigneusement.

La jeune femme, qui, à y regarder de plus près, devait avoir une vingtaine d’années au compteur de sa vie, était assise sur un banc de pierre, en face d’un tombeau familial imposant entièrement construit en albâtre. Le fronton de l’édifice, en forme de temple gréco-romain aux colonnes de style corinthien, portait une inscription gravée au burin en caractères gothiques : famiglia Nicolae.

C’était dans ce mausolée d’inspiration classique, typique de la renaissance italienne, le quattrocento, que reposait, depuis un temps dont elle avait perdu toute notion, l’homme qu’elle avait tant aimé. L’homme qu’elle aimait toujours malgré son absence pour cause de décès au combat face aux Ottomans. C’était là, entre ces marbres et ces stucs, que gisait son cœur fracassé. La funeste nouvelle l’avait entièrement brisée, anéantie. Son ami, son amant, son époux, s’en était allé pour toujours et à jamais. Le temps s’était alors arrêté, figé, comme si elle s’était résignée à ne plus avancer sans lui. Comme si, désormais, diminuée de sa moitié, elle ne pouvait plus être que l’ombre évanescente d’un fantôme.

Sa sœur aînée, Mariah, et son père, Vlad, avaient bien essayé de la distraire, de la faire sourire à nouveau… En vain ! Elle avait refusé obstinément de s’alimenter ou de s’abreuver, avide de rejoindre sa moitié dans l’au-delà après son trépas. La voyant se déshydrater rapidement, son père se désespérait à l’idée de perdre la plus jeune des quatre enfants de son second mariage. Elle avait en effet un frère, Mihnéa et une autre sœur Zaleska. Finalement, son père l’avait contrainte à prendre une mixture quotidienne destinée à la maintenir en vie contre sa volonté. Malgré son souhait de périr, à chaque fois qu’elle connaissait un instant de lucidité, craignant le courroux paternel, elle se résignait à ingurgiter chaque soir un grand bol de cette préparation vivifiante.

Le temps devait s’être envolé sans qu’elle s’en rendît compte, tant elle s’était enferrée dans son refus de faire son deuil. Un jour, Mariah s’en était allée vivre ailleurs. Mais Mircea était bien incapable de se souvenir si cela s’était produit la veille ou infiniment plus avant dans le temps. Elle n’avait point trouvé au plus profond d’elle-même les ressources pour s’en inquiéter. Il y avait également eu récemment l’apparition d’une femme, dont elle ignorait tout, et qu’elle ne pouvait situer sur la ligne du temps. Sans compter moult évènements extérieurs qu’elle avait ignorés, incapable d’interagir le moins du monde avec les siens, préférant la monotonie de sa nuit sans fin aux renouvellements promis par le cours normal d’une existence. Immunisée aux petits tracas familiaux et aux grandes crises mondiales, sa conscience niait les affres du temps. Son esprit s’égarait en vaine contemplation devant le tombeau où reposaient à la fois son âme et la dépouille mortelle de l’homme de sa vie.

Cette nuit s’écoulait bien trop vite à son gré. Bientôt, au chant du coq, elle regagnerait sa chambre pour une nouvelle journée de repos sans rêves. Un état second qu’elle souhaitait fuir comme tout ce qui pouvait l’éloigner du souvenir de son cher et regretté Marco.

Elle avait désormais tellement l’habitude d’être seule en ces lieux, à ces heures indues, qu’elle crut d’abord que le jeune homme qui entrait à cet instant dans le cimetière n’était qu’une illusion. À moins qu’elle ne se soit endormie et qu’elle faisait un rêve étrange ou encore, qu’en songe, elle affrontait quelque phantasme venu perturber son cerveau assoupi.

Intriguée, elle cessa de laisser sa conscience divaguer en pérégrinations douloureuses sur le passé et sur son amour perdu, afin de détailler l’intrus et, si possible, de deviner s’il représentait une menace pour sa sécurité… Après tout, elle était une jeune femme, seule en des lieux par définition peu fréquentés surtout en fin de nuit.

Habituée à sa vie de noctambule et nyctalope, profitant en outre des ultimes lueurs jetées par Séléné, l’astre nocturne, et par son aréopage stellaire, elle se targuait d’y voir bien mieux dans les ténèbres que la plupart des humains en plein jour. Elle se surprit donc à examiner l’individu errant entre les sépultures sous toutes ses coutures. Elle s’étonna de prime abord de la vêture du jouvencel. Son esprit ne put se raccrocher au champ de ses connaissances trop restreintes dans le domaine de la mode masculine.

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