Chaïm, une itinérance

Chaïm, une itinérance

promotion

4.6
avis
259
Vues
27
Chapitres

Chaïm, une itinérance est une fresque ancrée dans l'histoire tragique de la première moitié du vingtième siècle. On y lit le parcours de Chaïm, jeune juif polonais, fuyant les pogroms et le rigorisme de ses religieux pour rejoindre la France, « pays de la liberté », pense-t-il. De là, il s'enrôle dans les brigades internationales et se bat en Espagne, toujours au nom de la liberté...

Chaïm, une itinérance Chapitre 1 No.1

À Mireille

Voyageur ! Il n'y a pas de chemin,

Rien que des sillages sur la mer.

Antonio Machado

Seul est mien ce pays

Qui se trouve en mon âme ;

Comme un familier, sans papiers,

Je m'y rends

Marc Chagall

Je ne l'ai pas connu, cet homme qu'une vieille femme avait rencontré au moment où prenait fin son errance. Elle ne m'a dit de lui que le peu qu'elle en savait. Mais elle l'a fait avec tant de compassion et de tendresse que j'ai imaginé sa vie, telle qu'elle aurait pu être, et voulu lui rendre hommage en écrivant son histoire.

Cet homme, je l'ai appelé Chaïm.

Première partie

Retour

Chapitre 1

Ombres de fronts puissants et de pensée ardente

Montrez-nous le chemin de vie, ombres errantes

Itzik Fefer

Chaïm est là. Il en a tellement rêvé. Il est là. De retour sur sa terre. Seul.

Quand il ferme les yeux, il est pris de vertige.

Quand il les ouvre, la lumière l'aveugle. L'histoire des siens a-t-elle été effacée par cette lumière, ou se cache-t-elle derrière l'écran du vide blanc ? Chaïm ne peut rien en savoir : plus de trace, plus d'odeur. Pas même celle d'une terre fraîchement retournée.

Un frisson de l'air vibre et s'élève. Vers où ? Un souffle sur sa peau le rappelle à la vie. D'où vient-il ? Serait-ce celui des siens qui erre ? Et cette haleine qui effleure son visage ? Non, les siens sont morts, loin de lui. Depuis combien de temps ? Chaïm ne le sait. Il est ici pour leur dire adieu.

Peut-être, au fond de lui, l'espoir fou de revoir certains d'entre eux l'a-t-il poussé à revenir sur ses pas, à revoir une dernière fois la terre qui les a portés ?

Silence ! Le vent ne chante pas. Les oiseaux sont muets. Pas de champ des morts. Ni herbes folles ni ronces. Rien. Une éternité.

Soudain, Chaïm tend l'oreille, il est en attente. Il entend. Il croit rêver ! De loin, de très loin, ténu, un appel. L'entend-il vraiment l'appel du shofar qui enfle, s'étire, se prolonge, grave, lancinant ? Comme la corde d'un arc, ses injonctions tressaillent. Le shofardes jours redoutables ! Chaïm l'a reconnu dès la première note. La corne, dans le champ de l'oubli, sonne l'éveil du fond de la place nue d'absence. De plus en plus insistant, le son monte. Il tente de combler l'espace qui chaque fois se distend aux oscillations des ondes. Et le vide s'étend. Personne à rassembler, personne pour prier. Le temple est détruit.

Pourtant, Chaïm voit des ombres, en grisé, là-bas sur le fond blanc. Petites, légères à peine esquissées, évanescentes. De loin, de très loin, elles viennent par-dessus les blés, épousant le moutonnement des rondeurs de la plaine, ondoyant au vent, elles viennent. Elles s'approchent, grandissent, enflent au rythme de la corne et dansent échevelées, tantôt le frôlant, tantôt s'éloignant en galops effrénés, tourbillonnants, enlevés par la plainte de violons invisibles.

Dansent-elles, enune transe désespérée, l'insondable absence, le chagrin des corps quittés par le souffle ? Ou dansent-elles sa folie à lui qui croit encore en la vie ?

Chaïm frissonne à l'effleurement d'une peau que ses doigts croient reconnaître et se perd dans ce qu'il prend pour le parfum aimé de cheveux défaits. Hélas, ce ne sont que réminiscences !

La douleur le vrille, mais la musique se gausse, dissone, syncope, refuse le tourment, impose la distance : glissandos déchirants d'une clarinette, accordéon moqueur, cordes sonnant sèches.

Et pourtant elles dansent les ombres, et tournoient, une, deux, trois. Chaïm est emporté, et avec elles voilà qu'il chante, pleure, crie, rit. Avec chacune d'elles, il danse pour l'ultime adieu. Il tourbillonne, le cœur en charpie, saute par-dessus le feu. Il voit les étoiles s'allumer dans leurs yeux. Il serre très fort l'image du corps si tendre de celle qui ne fut jamais, que le temps d'une valse, un amour pour toujours, un don de soi, un abandon si total, joyeux et douloureux à la fois. Ô la plénitude de l'amour non égratigné ! Dans un tendre enlacement, il rend grâce pour toujours à celle qui fut cet amour-là.

Il rit aussi, Chaïm, de voir, de revoir lesdéhanchements maladroits des vieilles qui ne veulent rien perdre de la fête. La brûlure du désir les traverse toujours. Il voit, dans leurs corps, la vie s'accrocher. L'une après l'autre, il les fait danser, leur rend hommage, leur dit adieu. Il retient son souffle pour longtemps les garder. Délai de grâce. Grâce ultime avant que tout ne disparaisse.

Souffle coupé, il ne peut se résigner à les perdre à jamais. Pourtant, dans la brume du matin, elles se lèvent, tournoient, s'effilochent. À peine esquissées, traits blancs dilués, elles se fondent, penchées, dans l'ombre du ciel naissant. La musique se tait, les ombres sont sans voix, mais leurs bouches crient l'oubli. Au jeu du miroir, leurs yeux ne répondent plus. Effacement. Silence, solitude.

Bras ballants, bras vides qui ne retiennent plus rien. Chaïm s'accroche à ses souvenirs.

Continuer
Chapitres
Lire maintenant
Télécharger le livre