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Chapitre 4
No.4
Nombre de mots : 990    |    Mis à jour : 30/12/2021

Toujours aucune parole du Docteur Ice : « C’est un glaçon ! C’est un iceberg ! C’est un glacier ! Que dis-je, un glacier ? C’est un Ours polaire ! » Dans un sursaut de révolte, je lui ordonne d’arrêter immédiatement l’examen, sans quoi je vais le faire tomber de son piédestal. J’entrevois une lueur d’humanité dans ses yeux, mes paroles semblent avoir fait écho. Je respire enfin. Il me fixe un rendez-vous la semaine suivante pour les résultats.

Vendredi 13, mon Unité me pousse physiquement et moralement à la consultation dont je redoute le verdict. Nous entrons terrifiés dans l’igloo de vérité du Docteur Ice. Ce dernier nous explique en long et en large la situation avec des termes techniques invraisemblables : neuropathie chimio-induite, paresthésies, atteinte démyélinisante ou axonale, proprioception, barrière hématoencéphalique… mon cerveau effectue volontairement un tri. En tout cas, je suis lucide et sais très bien que, quelle que soit ma pathologie, elle fera dans le genre Tragédie dramatique ! Ces derniers temps, je ne sais plus que jouer dans ce genre.

Allons droit au but, je présente une neuropathie périphérique aux bras et aux jambes, mes nerfs sont endommagés par un composant de ma dernière chimio. Petite lueur d’espoir, les nerfs ont la faculté de se régénérer d’un millimètre par jour. Super ! Avec mes grandes échasses qui m’ont valu le surnom dans mon enfance de « grande sauterelle », je ne suis pas prête de quitter mon statut de PMR. Une question me brûle les lèvres, mais je ne la poserai pas de peur d’entendre la réponse. Mon Unité, le visage tout aussi déconfit que le mien, pose la question fatidique : « Pensez-vous que ma femme remarchera un jour ? » Réponse très laconique sans appel : « Non ».

L’un comme l’autre, nous ravalons nos larmes et quittons sans un mot la consultation. Nous nous effondrons tous les deux. Dans ma tête, le scénario catastrophe s’est déclenché, les idées noires s’enchaînent à une vitesse affolante : « Comment vais-je faire pour m’occuper de mes enfants ? Je ne pourrai plus travailler, plus conduire. Il va falloir changer de maison. Je vais être dépendante des autres pour tout. Comment vais-je m’en sortir financièrement ? ». C’est affreux, affreux ! L’infime espoir qui sommeille encore au plus profond de moi est de prendre la tangente. Je m’enfonce dans la boue de la détresse, du désespoir le plus glauque. Moi, d’habitude si combative, je rends les armes.

Mon conjoint-aidant est dans une colère que je ne lui connaissais pas.

— Joséphine, nous n’allons pas en rester là. Je vais trouver un autre neurologue pour avoir un deuxième avis.

— Tu crois ? Que va penser le Docteur Ice ?

— Alors là, ma Joséphine, c’est le dernier de mes soucis. C’est ta vie, ma chérie ! Aucune loi ne dit que tu es inféodée à l’âge de Glace.

Le Moyen Âge de la suprématie des gens de savoir est aboli depuis belle lurette !

— Tu es certain ?

— Écoute-

moi bien, Joséphine : « C’est une certitude ! C’est une évidence ! C’est une conviction ! Que dis-je, une conviction ? C’est d’une incontestabilité humanitaire. »

Dans l’attente et dans l’espoir fou qu’un autre neurologue puisse entrouvrir une fenêtre moins mortifère sur mon sous-développement psychomoteur, la chimiothérapie continue. Les traitements me semblent interminables et insupportables. Pourtant, il faut continuer, je n’ai pas le choix. Si je parviens à endurer tant la douleur physique que morale, c’est grâce à l’Humanité avec un grand H que je ressens tout autour de moi. Cette humanité arrive à pas feutrés, tout doucement, m’enveloppant littéralement pour me donner le courage de poursuivre mon chemin « de traverse ». Ma famille joue un rôle crucial, mais pas uniquement elle. Au cœur de l’hôpital, qu’il s’agisse des infirmières, des aides-soignantes, des médecins à vocation humaine, des secrétaires, des dames de ménage, des bénévoles, des psychologues, des brancardiers… tous me transmettent une chaleur humaine hors du commun, faisant preuve d’un engagement bien au-delà de leur fonction première. Je reste persuadée que leur patience, leur gentillesse, leur écoute ont contribué à ma rémission.

Heureusement, il y a de petits gestes d’attention qui vous illuminent. La nuit, l’hôpital revêt un tout autre visage, plus calme, plus posé, plus feutré et souvent propice au dialogue. Je crois que je ne pourrais jamais oublier cette toute jeune infirmière entrant dans ma chambre me demandant si tout va bien ? « Oui, oui, mais vous savez quoi, j’ai une énorme envie de chips au sel ! » Dix minutes plus tard, elle m’apporte Le trésor tant convoité ! Un geste pareil ne peut disparaître dans les oubliettes. Ce seront mes chips de Proust ! Ce sont de tels gestes qui vous aident à tenir le coup face à la maladie.

Certains soirs, dans mon lit, lorsque l’angoisse m’envahit, ne parvenant pas à trouver le sommeil, je me réfugie dans la voix de Christophe Willem. Beaucoup plus efficace qu’un somnifère ! Casque sur les oreilles, je m’envoie à fond un « Après Toi ».

Cette voix si singulière, si haut perchée, très haut, transporte mon esprit loin, loin, loin de l’Univers médical, je m’évade enfin. Au fond à lui seul, sans le savoir, il est ma pleine conscience, mon psy chantant, mon compagnon de galère. Je pense que Willem est le seul homme qui m’envoie au 7eCiel rien qu’avec sa voix.

Si le cancer affecte ma famille, que dire du couple ? Il prend sacrément du plomb dans l’aile. Mon compagnon se mue en aide-soignant-infirmier-pharmacien-ambulancier. Je suis totalement dépendante de lui. Dur, dur pour une féministe pure souche. Homme de devoir et d’amour, il ne faiblit pas et résiste tant qu’il peut pour que je garde la tête hors de l’eau. Alors, comment encore être une femme désirable à ses yeux d’autant plus que j’ai l’air tout droit sortie de Buchenwald ? Pas très glamour tout de même !

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