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Nerya
— Où est-ce qu’elle est passée, bon sang ?
Le cri du Bêta résonna dans la maison. Je sus aussitôt que Kyron parlait de moi. Après tout, j’étais l’unique servante des lieux, celle que l’on appelait pour tout, celle que l’on blâmait pour tout. Je poussai un faible soupir, puis me relevai en attrapant mon panier de nettoyage.
À peine Beta Kyron m’aperçut-il qu’il traversa la pièce d’un pas furieux. Sa main s’abattit sur ma joue avec une violence sèche. Je ne laissai échapper aucun son. Les années m’avaient appris une règle simple : garder le silence, toujours, et ne parler que lorsqu’on m’en donnait l’ordre. Même lorsque la douleur me brûlait la peau.
— Alpha Toren et moi attendons des invités, cracha-t-il, et tu n’as toujours pas nettoyé le bureau comme on te l’avait demandé.
Je baissai la tête en signe d’obéissance, mes doigts se crispant autour de l’anse du panier. Si seulement j’avais eu le courage de le lui fracasser contre le crâne, ma journée en aurait été presque belle. Mais je retins mon geste. Il était bien plus fort que moi, et je ne voulais pas finir enfermée une semaine de plus, privée de nourriture. Mon ventre me faisait déjà assez souffrir.
— Nous devons faire bonne impression devant Alpha Darek. Tu comprends au moins l’importance d’une alliance avec sa meute ?
Je ne répondis pas. Je connaissais ce genre de piège. Il cherchait seulement à m’arracher quelques mots pour pouvoir ensuite me punir. Alors je gardai les yeux baissés, refusant de croiser son regard.
Alpha Darek… Je n’avais entendu parler de lui qu’à travers les rumeurs chuchotées par les membres de la meute lorsqu’ils me pensaient trop insignifiante pour écouter. D’après ce que j’avais compris, c’était un homme impitoyable, un loup craint de tous. Il ne plaisantait jamais, ne reculait devant rien, et dirigeait la plus vaste meute connue.
— Il commande Black Shadow, la plus grande meute du monde, poursuivit Kyron. Nous avons besoin de lui.
Il ne précisa pas pourquoi. Nous n’avions jamais été attaqués, et nous n’avions jamais lancé d’attaque contre qui que ce soit. Alors pourquoi avions-nous soudain besoin de l’aide d’une autre meute ?
Ses mains se posèrent brutalement sur mes épaules. Ses ongles s’enfoncèrent dans ma peau trop fine, puis il me fit pivoter avant de me pousser vers le bureau d’un coup de pied.
— Louve inutile, marmonna-t-il en s’éloignant.
Je refermai doucement la porte derrière moi et m’y adossai quelques secondes. Le bureau était déjà impeccable. Rien ne traînait, aucun objet n’était déplacé. L’endroit convenait parfaitement à une rencontre avec ce fameux Alpha si puissant.
Les paupières closes, je me laissai glisser jusqu’au sol. Je haïssais cette maison. J’avais cru qu’à mes dix-huit ans je pourrais enfin fuir. Pourtant, quatre ans plus tard, j’étais toujours là, esclave dans ma propre demeure. Je m’occupais des corvées les plus ingrates pour mon frère, Alpha Toren, pour la meute entière, et pour mon ancien compagnon, Beta Kyron, qui passait ses journées à me rappeler combien je ne valais rien.
Un raclement de gorge me glaça le sang.
Je crus d’abord avoir rêvé. J’étais persuadée d’être seule. En me penchant légèrement, j’aperçus un homme assis dans un fauteuil, juste au détour de la pièce. Une cheville posée sur son genou, il tenait entre ses doigts un verre d’alcool. Ses cheveux courts étaient sombres, et ses yeux, d’un rouge profond, avaient quelque chose d’irréel.
Son regard se posa soudain sur moi. Mon dos heurta la porte tandis que mon cœur se mit à battre avec violence.
— Est-ce ainsi que tu accueilles tous les Alphas ? demanda-t-il d’une voix grave où vibrait une pointe d’amusement.
— Je suis désolée, murmurai-je en me relevant aussitôt. Je… je pensais être seule.
J’ignorais qui il était, mais je sentais la puissance émaner de lui, même privée de ma louve. Il ne prit pas la peine de se présenter. Pourquoi l’aurait-il fait ?
— Approche.
L’ordre tomba, net, incontestable. Une boule se forma dans ma gorge. Alpha Toren allait me tuer.
Je contournai le coin de la pièce et avançai comme il me l’avait demandé, lui permettant de me voir entièrement. Par réflexe, je fermai les yeux, prête au pire.
— Tu as une odeur étrange. Pourtant, tu es bien une Louve, n’est-ce pas ?
Je hochai la tête, incapable de deviner sa réaction. La plupart des gens riaient lorsqu’ils apprenaient la vérité à mon sujet.
— Je préfère que l’on me réponde avec des mots, gronda-t-il. Je ne suis pas d’humeur à jouer.
— Oui, soufflai-je.
Mon esprit se remplit aussitôt d’images de châtiments. Le fouet, peut-être. Ou une nouvelle semaine sans manger.
— Pourquoi ton odeur est-elle différente ? Et comment as-tu pu ignorer ma présence ? Tu aurais dû me sentir.
— Je…
Je détestais cette question.
— Parle. Je n’ai pas toute la journée.
Il porta son verre à ses lèvres et but une gorgée.
Je savais pourquoi je n’avais pas perçu son odeur. Je savais aussi pourquoi je n’avais pas senti sa présence. Mais l’expliquer aux autres était une humiliation que je redoutais toujours. Personne ne me laissait jamais raconter ma version. Ils se contentaient de rire, de se moquer, de me réduire à cette faute que l’on m’avait collée à la peau.
— Tu devrais ouvrir les yeux lorsque tu parles à quelqu’un, reprit-il. C’est impoli d’éviter le regard d’une personne. Ton Alpha ne t’a donc rien appris ?
Sa voix profonde me fit frissonner.
Lentement, j’ouvris les paupières, sans toutefois lever les yeux jusqu’aux siens. Jamais je n’aurais osé le regarder directement.
— Mes capacités de Louve ont été scellées, murmurai-je.
Deux fois, avais-je envie d’ajouter. On me les avait scellées deux fois. Mais cette précision ne devait sûrement pas l’intéresser.
Il se pencha en avant et déposa son verre avec soin sur la petite table près du fauteuil. Je sentis son regard peser sur moi.
— Pourquoi quelqu’un ferait-il une chose pareille ?
Si cet homme était bien l’Alpha que mon frère devait rencontrer, je pouvais ruiner toute la négociation en parlant trop. Alors je choisis la réponse la plus simple.
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