L'épouse de porcelaine brise ses chaînes

L'épouse de porcelaine brise ses chaînes

SYLVESTRE FABIEN

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Chapitres

L'amour est mort dans mon salon de Park Avenue, tué par une photo pixelisée. Mon mari, Clovis Sharp, me trompait. Je les ai surpris dans le parking souterrain de notre immeuble. Il caressait sa maîtresse, Jenilee, avec une tendresse qu'il ne me montrait plus depuis des mois. Quand j'ai tenté de le confronter, il m'a traitée de paranoïaque et d'hystérique, me tendant sa carte bancaire noire comme on donne un os à un chien pour qu'il se taise. Le soir même, cachée derrière un pilier au club privé "Le Cercle", j'ai entendu la vérité sortir de sa bouche. « Camille ? C'est une bonne décoration. Elle est utile pour les dîners de famille. Mais dès que la fusion avec le groupe Rocha est signée, elle dégage. » Sa maîtresse riait, portant à son poignet mon propre bracelet de mariage que je croyais avoir perdu. Même ma belle-mère a participé à l'humiliation lors du déjeuner dominical, me servant délibérément un plat qui me rendait malade tout en installant Jenilee à la place d'honneur. Quand j'ai osé battre sa maîtresse aux échecs, celle-ci m'a blessée au sang. Clovis a couru vers elle pour la consoler, me hurlant dessus pour avoir gâché la soirée. J'étais l'épouse docile, la Cendrillon qu'ils pensaient avoir domptée, mais je n'étais qu'un pion sacrifié sur l'autel de leur ambition. Comment ai-je pu croire à ce conte de fées alors qu'ils planifiaient ma chute entre deux coupes de champagne ? Je suis partie sous un orage violent et ma voiture a percuté la Maybach blindée de Barron Rose. L'homme le plus puissant et le plus mystérieux de New York m'a couverte de sa veste de luxe, son parfum de santal chassant l'odeur de mon mari. Clovis pense m'avoir brisée, mais il ignore que j'ai déjà commencé à transformer ses cadeaux de culpabilité en trésor de guerre et que j'ai enregistré chaque mot de sa trahison. Le spectacle peut commencer. Je vais lui prendre tout ce qu'il pense posséder, dollar après dollar.

Chapitre 1 No.1

Camille George se tenait devant la baie vitrée de son salon, Avenue Foch. Dehors, Paris n'était qu'une aquarelle grise, noyée sous une pluie battante qui fouettait la Tour Eiffel au loin. Mais Camille ne regardait pas la vue pour laquelle Clovis avait payé des millions. Elle regardait son propre reflet dans la vitre, cherchant une fissure sur ce visage de porcelaine qu'elle avait mis tant d'années à perfectionner.

Son téléphone vibra sur la table basse en marbre italien. Un bourdonnement sec, violent dans le silence feutré de l'appartement.

Elle savait. Son estomac se contracta, une sensation de froid liquide qui remonta jusqu'à sa gorge. C'était une intuition physique, une alerte reptilienne qui précédait le désastre. Elle s'approcha, ses doigts tremblant imperceptiblement au-dessus de l'écran verrouillé.

Elle déverrouilla l'appareil. Un numéro inconnu.

Les photos se chargèrent, pixel par pixel, comme une sentence qui s'inscrit lentement.

Clovis. Sa main large posée sur la taille d'une femme. Une blonde. Jenilee Rocha. Ils entraient dans un hôtel du VIIIe arrondissement. L'horodatage indiquait 22h14, la veille au soir. À l'heure exacte où Clovis lui avait envoyé un message pour dire que la réunion avec les investisseurs asiatiques s'éternisait.

Une nausée acide lui brûla l'œsophage. Camille plaqua une main sur sa bouche, ses genoux cédant un instant, l'obligeant à s'agripper au bord glacial de la table en marbre pour ne pas s'effondrer. Un sanglot unique, silencieux et dévastateur, lui déchira la poitrine. Elle ferma les yeux. L'image de Clovis l'embrassant ce matin-là, avec cette même bouche qui avait parcouru la peau d'une autre quelques heures plus tôt, lui donna envie de vomir.

Elle inspira. Une fois. Deux fois. L'air entra dans ses poumons, froid et tranchant.

Quand elle rouvrit les yeux, la femme fragile dans le reflet avait disparu. Il ne restait que Camille.

Ses doigts volèrent sur l'écran. Elle transféra les photos sur un cloud sécurisé, protégé par une double authentification dont Clovis ignorait l'existence. Puis, elle supprima le message original. Aucune trace. Pas encore.

Elle composa le numéro de Harper. Son amie décrocha à la première sonnerie.

- C'est fait ? demanda Harper, sa voix professionnelle et sans affect.

- Commence à rassembler les preuves. Discrètement, répondit Camille. Sa voix était blanche, dénuée de timbre, comme si elle parlait depuis le fond d'un puits. Nous allons préparer un dossier pour faute. Mais je veux que tout soit prêt avant de lancer quoi que ce soit.

Elle raccrocha avant que Harper ne puisse offrir de la sympathie. Elle n'avait pas besoin de pitié. Elle avait besoin d'armes.

Elle traversa le salon immense, ses talons s'enfonçant dans les tapis persans, et entra dans le dressing. Elle écarta un tableau contemporain hors de prix pour révéler le coffre-fort mural. Le code était la date de leur mariage. Une ironie qui lui fit presque sourire.

Le coffre s'ouvrit avec un déclic satisfaisant. À l'intérieur, les parures de diamants scintillaient sous les spots halogènes. Des cadeaux d'anniversaire, de Noël, des excuses en carats pour ses absences répétées.

Camille sortit les écrins un par un. Elle photographia les certificats d'authenticité avec une précision chirurgicale. Elle envoya les fichiers à une maison de vente aux enchères privée avec qui elle avait pris contact des mois plus tôt, "au cas où".

Le bruit caractéristique de l'ascenseur privatif résonna dans le hall d'entrée.

Le corps de Camille se raidit instantanément. Un réflexe conditionné, comme un animal entendant le pas du prédateur.

En une seconde, les bijoux furent remis en place. Le coffre claqua, le tableau glissa pour masquer le métal froid. Elle ajusta sa robe en soie, lissa une mèche rebelle, et composa son visage.

Clovis Sharp entra.

Il était impeccable dans son costume sur mesure bleu nuit. Il dégageait cette aura de puissance et d'argent qui faisait tourner les têtes à La Défense. Mais en s'approchant, Camille perçut autre chose. Une odeur d'humidité, de pluie, mêlée à un parfum sucré, vanillé. Le parfum de Jenilee.

Elle se retourna, un sourire parfait collé sur ses lèvres comme un masque de cire.

- Bonsoir, chéri.

Clovis s'approcha, l'air distrait, tapotant frénétiquement sur son téléphone. Il ne la regarda pas vraiment. Pour lui, elle faisait partie du décor, au même titre que le canapé Roche Bobois.

Il l'embrassa sur la joue. Ses lèvres étaient froides.

Camille retint sa respiration. Chaque cellule de son corps hurlait de le repousser, de griffer ce visage suffisant, de hurler la vérité. Mais elle resta immobile, une statue de chair.

- Ma mère appelle pour le dîner de dimanche, dit-il en desserrant sa cravate. Tu as confirmé ?

Camille attrapa son verre d'eau pour occuper ses mains qui voulaient trembler.

- Bien sûr, chéri. Tout est prêt.

Le mensonge glissa sur sa langue avec une fluidité terrifiante.

Clovis sourit, satisfait de cette obéissance domestique. Il lui caressa l'épaule, un geste possessif et distrait, avant de se diriger vers la salle de bain.

- Je vais prendre une douche. Journée épuisante.

Camille attendit que la porte de la salle de bain se ferme. Elle attendit le bruit de l'eau.

Alors, lentement, elle leva le revers de sa main et essuya sa joue, là où il l'avait embrassée. Elle frotta jusqu'à ce que la peau devienne rouge, jusqu'à ce qu'elle ait l'impression d'avoir arraché la souillure.

Elle regarda la porte fermée, ses yeux secs et brillants d'un calcul froid. La guerre ne faisait que commencer.

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